Partie 3 « Je m'approche d'une souche dans un endroit sombre du parc. Coïncidence : c'est le gamin de tout à l'heure. Je crois que je commence à comprendre ce qui faisait rire les autres idiots. Je m'approche doucement – les enfants en détresse, c'est comme les animaux sauvages : sauvages et apeurés. Donc, je m'approche, m'abaisse pour me mettre à son niveau. J'attends qu'il se rende compte que je suis là. Il faut qu'il se fasse à ma présence. Soudait, il lève la tête.
- Salut toi.
Il est en pleurs. Précision inutile, je sais.
- Comment tu t'appelle ?
- ...
- Moi, c'est Wil. Wilhelm en fait, mais Wil, c'est plus court.
- Ka... Kazu... Kazuki.
J'oubliais de préciser : c'est un asiatique. Un japonais manifestement.
- Et bien, mon petit Kazu, que fais-tu ici tout seul, à pleurer dans le noir ?
- ...
- Tu veux que je te ramène chez toi ?
Il hoche la tête en signe de dénégation. Avec ça, je suis bien avancé.
- Tu veux que... – que quoi en fait ? Que j'appelle la police ?
La police, mais qu'est-ce que je raconte comme conneries ? Du coup, il se remet à pleurer de plus belle.
- Manifestement, non. Tu veux que je te prenne dans mes bras ?
Là, il fait une tête carrément bizarre.
- Comme ça, tu pourras pleurer tout ton soûl sur mon épaule, comme si j'étais Onii-chan (1).
Il fait une drôle de tête. Oh oh, orage dans l'air. Puis, il se jette dans mes bras.
- D'accord... Allez, vas-y, pleure. Ça t'évitera d'aller pisser.
Tiens, j'ai comme une impression d'éclaircie.
- Bon, et maintenant, on fait quoi ? Tu veux venir chez moi ?
Il hésite.
- Tu sais, je ne suis pas comme ces crétins que tu as certainement croisés. Je ne vais rien te faire, à part te ramener chez toi. Demain, d'accord ?
- D'accord. »
« Une fois arrivé, je refais la même chose que tantôt. Je mets de la musique pour détendre l'atmosphère. Eden, de Hooverphonic. Pourquoi pas ? C'est calme, limite déprimant. Il ne faudrait quand même pas l'effrayer, mais pas non plus lui donner le cafard.
- Tu veux quelque chose à boire ?
Il opine du chef.
- Du jus ?
Nouveau hochement de tête.
- Je vais chercher et je reviens. Tu m'attends ?
Sans attendre la réponse à cette question de principe, je descends faire ma besogne. Quand je remonte, je me fais héler par mon voisin d'étage.
- Wil ? Tu fais quoi à cette heure ?
- Rien, t'occupe, Ed.
Edward Widelitz. J'ai l'impression de l'avoir un peu rabroué. Mais bon, c'est pour la bonne cause. Je lui expliquerais plus tard. Quand je rentre dans la chambre, c'est Everybody's got to learn sometimes de The Korgis. On reste dans le même registre. Kazu est en admiration devant mon ''album photo mural''. On dirait qu'il regarde celle avec moi, Ed et Tom. A la soirée Hawaii, il me semble. Encore une de ces stupides soirées à thème, dont le but est de faire boire les étudiants jusqu'à plus soif. Je crois que cette fois-là se passe de commentaires.
- Tiens. C'est du jus d'orange.
Je n'aime pas le jus de pomme. Maintenant qu'on a le temps, je le détaille d'un peu plus près. Il n'est pas très grand ni très gros. C'est plutôt du genre demi-portion. Comme ça, on est deux – quelle ironie. Il a les yeux vert, d'un beau vert. Exactement comme moi. Ses cheveux sont noirs – et de trois –, mi-longs – mois aussi j'ai été au coiffeur – et lisses – ah, la voilà la différence. Aussi, j'oubliais...
- Tu as quel âge ?
Il pose le verre et montre avec ses doigts. Il a l'air d'hésiter. Huit ans on dirait. Oui, nous n'avons pas le même âge – ça, c'est l'autre différence. Tiens, voilà un truc que je n'avais pas encore remarqué. C'est plutôt gênant, mais je comprends encore mieux pourquoi les autres imbéciles rigolaient comme des baleines – sans insulter les baleines, bien entendu. Il a mouillé son pantalon. Finalement, pleurer ne l'aura pas empêché de pisser. Comme si j'avais en plus besoin de ça.
- Bon, maintenant que tu as bu ton jus, tu voudrais peut-être enlever ton... pantalon.
Nouvelle crise de larmes à l'horizon.
- Je vais t'en chercher un autre.
En fait, c'est plutôt un short à moi. Vu sa taille, je pense que ça ira. Il se déshabille, puis je l'envoie à la douche, histoire de lui rafraîchir les idées. Ensuite, au lit.
- Il est déjà bien tard pour un petit garçon. Aller, au dodo.
Il semble contrarié. Qu'est-ce que ça peut être encore ? Il me montre du doigt.
- Et toi ?
- Ben, moi, je me contenterai du fauteuil.
Ça n'a pas encore l'air de lui convenir. Il me fait signe. Je m'approche. Il chuchote à mon oreille. J'y crois pas. V'là qu'il a peur du noir. Du coup, il veut que je dorme avec lui. Mais qu'est-ce que c'est que ce gosse ? Et qu'est-ce que c'est que cette situation à la mord-moi le n½ud digne d'un manga. Oh, et puis zut, on s'en fout après tout. ''Quand faut y aller, faut y aller'', comme dirait l'autre. Je me déshabille et me mets au lit, lui laissant une petite place contre le mur. A peine couché, qu'il s'endort déjà. Il n'y a pas à dire, ça a dû être une journée éprouvante pour lui. Demain sera assez folklorique, je le sens. »
(1) Grand frère en Japonais, en termes affectueux.
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